Petit mode d’emploi d’une manifestation à la japonaise

8 Mars 2010, 22:15
Petit mode d’emploi d’une manifestation à la japonaise

Vous savez comment se déroule une manifestation au Japon ?

Tout d’abord, il y a les manifestants bien sûr. A l’appel des différents mouvements sociaux que nous avons eu la chance de rencontrer tout au long de ce voyage, et que vous pourrez découvrir au fur et à mesure du récit, nous allons manifester dans les rues de Tokyo...

Le rdv est donné. Une réunion avant le départ avec des messages d’encouragement et de solidarité de la part de tous les représentants des mouvements sociaux du Japon et de l’étranger (réseau No Vox avec le DAL, l'APEIS et le FRAPRU).

ABaldemanif277.jpg

ABaldemanif0280.jpg

Il pleut, il fait froid, mais les drapeaux et les banderoles annoncent déjà le courage porté par les mains de ces femmes et de ces hommes vivant dans une profonde précarité. Ils veulent le changement, ils manifestent pour l’espoir.

En arrivant, je vois quelques policiers qui attendent déjà à l’entrée du parc pour encadrer la manifestation. Un peu plus loin et toujours en retrait, des hommes en noir, parapluies, masques blancs et carnet à la main. Je n’en crois pas mes yeux, des policiers en civiles, des RG notent et surveillent tout ce qui bougent. On m’avait prévenue, moi qui suis habituée aux manifs en France, dans le « Japon moderne » les manifestations et donc les revendications n’existent pratiquement pas et sont mal perçues. Je ne sais pas si je dois rire ou m'inquiéter. Je ris et je m’inquiète donc en voyant cette société qui est encore bien loin de l'émancipation malgré ce qu’on veut nous faire croire.

ABaldemanif0275.jpg

A mesure que les discours s’enchaînent, que la pluie tombe, que le froid nous pénètre, je ne peux m’empêcher d’imaginer comment peut se dérouler une manif dans des conditions de répressions telles. Je comprends maintenant, nous devons être une cinquantaine de manifestants (ce qui est déjà énorme au Japon) et les RG et les policiers sont 2 fois plus nombreux que nous ! Je comprends maintenant la peur et le refus de protester au Japon.

ABaldemanif0294.jpg

ABaldemanif0342.jpg

Nos têtes doivent être fixées sur la pellicule de chaque appareil photo appartenant aux RG qui nous ont suivi, parallèlement, sur le trottoir, pendant toute la trajectoire de la manifestation. Ils nous ont traqués comme si on préparait une attaque armée sur Tokyo. Ils vont être déçus.

ABaldemanif0353.jpg

ABaldemanif0358.jpg

50 personnes, armées de banderoles, de tambours, de sifflets, de chants d’espoir, de mégaphones, marchant sous la pluie, scandant leur appel à la solidarité, l’appel des sans, sans voix, sans terre, sans travail, sans vie décente et supportable. Voilà de quoi le Japon a peur et qui explique qu’ils nous mettent un escadron de policiers tenu de nous maintenir, nous encercler, pour ne pas dépasser les 4 mètres de larges autorisé par la loi pour manifester.

ABaldemanif0298.jpg

ABaldemanif0355.jpg

ABaldemanif0371.jpg

ABaldemanif0313.jpg

Ne pas déborder, suivre la règle, ne pas protester, respecter l’ordre établit, tout droit, tout droit, tout droit ! Crieront les policiers à plusieurs reprises. Tout droit oui, pour les empêcher de voir à côté, de penser que la lutte pour acquérir des droits est possible, mais tout droit jusqu’où, pour obtenir quoi, quelle finalité ? Ne penser pas. On vous le dit c’est « tout droit » et puis c’est tout.

ABaldemanif0297.jpg

ABaldemanif0290.jpg

Nous avons donc marché tout droit, les quelques français présents, n’ont pas toujours respectés les règles de la marche, on piétine un peu à gauche un peu à droite, prenant des photos j’étais souvent en dehors du cercle, les policiers me reprennent, je réponds : «I’m sorry, I don’t understand », ils ne vont tout de même pas m’empêcher de faire mon travail !

ABaldemanif0295.jpg

A gauche sur le trottoir, les RG continuent leur enquête sur la Grande Menace qui pèse sur Tokyo : des précaires défilent dans les rues !!

Autour d’eux, des policiers battons armés. En début de cortège, non pas des camions représentant les mouvements comme cela se passe en France mais un mirador; 2 policiers postés en haut d’une tour sur un camion, prennent également des notes. L’un d’entre eux a également un mégaphone. On apprendra plus tard dans la soirée par un militant du Japon des travailleurs jeunes précaires, que le policier criait à la foule présente sur les trottoirs et qui regardait défiler la manif yeux béants :

« Nous sommes désolés pour la gêne qu’occasionne cette manifestation, nous somme vraiment désolés, etc. »

ABaldemanif0320.jpg

ABaldemanif0380.jpg

ABaldemanif0366.jpg

ABaldemanif0336.jpg

Entre les cris des policiers encerclant le cortège et ceux du policier posté, on ne comprend presque plus les slogans des manifestants.
Merde alors ! C’est qui qui manifeste ? C’est eux ou c’est nous ?

Ils sont courageux les militants japonais, tandis que les RG notent, notent, notent. Notent quoi ?

ABaldemanif0321.jpg

Un vrai ballet répressif, mais c’est seulement pour vous faire peur qu’ils font ça. Je me dis que c’est une vraie torture psychologique qui fait bien rire les français, mais qui a son effet sur les japonais habitués à vivre comme ça.

Un RG tourne la tête vers le cortège, écrit. Retourne la tête, écrit. Tourne encore la tête, écrit toujours. Je le traque avec mon appareil photo, il note ce qu’il y a d’inscrit sur une des banderoles:

'Arrêter la guerre contre les pauvres'

Le RG écrit, et la bêtise humaine se fixe sur ma pellicule…

ABaldemanif0326.jpg

Leltaï (solidarité) et la lutte continue...

DECOUVRIR LES AUTRES ARTICLES DU BLOG LIES AU JAPON:

不眠症 Insomnie

Le campement d’Osaka : comment (sur)vivre un jour de plus ?

Petit mode d’emploi d’une manifestation à la japonaise

銭湯 Le Sento - Bain collectif

Envie d'y être... J-3

voir toutes les actus

All Rights Reserved © Aïssatou Angela Baldé - Coding: verot.net